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La Corse, modèle antiplastique
article paru dans Libération le 25 octobre 2004

Par Sylvie BRIET, Calvi, envoyée spéciale

Environnement. Bannir le sac plastique des supermarchés de l'île: le pari réussi de Serge Orru.
L'affaire s'est passée en douceur : voilà un an que la Corse s'est débarrassée de ses sacs plastique. Et un an que ça marche. Tous les supermarchés jouant le jeu, ledit sac a chuté de 80 %. A l'origine de cette spectaculaire hécatombe, une petite équipe, celle qui a créé le Festival du vent de Calvi dont la treizième édition vient de démarrer (lire ci-dessous). Ce succès corse n'a pas fait école sur le continent. Puisque l'objectif fixé par le ministère de l'Environnement reste d'une modestie redoutable : une réduction de 25% sur trois ans !

Un homme a réussi à bouger ce qui paraissait inamovible : des grands patrons, des politiques et les habitudes des citoyens... Avec sa seule conviction, Serge Orru, créateur et directeur du Festival du vent, a soufflé son enthousiasme dans l'île : «Je voulais une action forte avec des résultats.» Il lance le slogan «Halte aux sacs plastique» en octobre 1999 à l'occasion d'un festival avec une pleine page dans Corse hebdo. Juste une idée qui aurait pu en rester là. A Noël 2002, il rencontre Dominique Orsini, patron du supermarché Casino de Calvi, qui s'implique tout de suite : «Je suis d'abord commerçant. J'avais déjà pensé à supprimer les sacs plastique pour des raisons d'économie. Mais là, j'étais parfaitement d'accord avec la démarche, vous savez le maquis on le voyait de toutes les couleurs avec des sacs accrochés aux branches

Vote. Serge Orru réunit Casino et son concurrent Super U. «Sur le coup, ça nous a emballés, raconte Jean-Christophe Franceschi, directeur commercial du Super U de Calvi. Puis nous nous sommes dit que le coût serait astronomique. Si nous avions opté du jour au lendemain pour le sac papier, ça nous serait revenu sept fois plus cher. Les premiers fournisseurs contactés nous riaient au nez. Serge nous a motivés.» Et il a actionné tous les leviers. Membre du Conseil économique, social et culturel de Corse, il lui fait voter une motion en mars 2002. Il obtient le soutien de la collectivité territoriale. «Il fallait institutionnaliser l'affaire.» Mais l'apport clé sera celui de Charles Capia, grand patron de Géant et Casino. «Au départ, l'idée de Serge Orru me paraissait utopique, raconte-t-il. Il pensait que l'on pouvait trouver un sac biodégradable. J'ai consulté l'industrie du sac plastique. Ils proposaient un sac thermophoto dégradable. Mais j'ai constaté qu'il ne se dégradait pas très vite

Il organise en mai 2003 une consultation avec l'Office de l'environnement corse. 30 500 clients des supermarchés sur les 264 000 habitants de l'île votent et se prononcent à 61% pour le cabas grand format en polyéthylène ­ un sac plastique réutilisable. Le 1er août 2003, tous les supermarchés suppriment les sacs plastique. «Les plus difficiles à convaincre ont été les personnes âgées, raconte Sylvie, caissière du Casino de Calvi. Elles demandaient toutes : "Mais dans quoi va-t-on mettre nos poubelles ?"» L'été, les touristes pris au dépourvu piquent les sacs des fruits et légumes, mais c'est marginal.

Les clients doivent acheter leur sac un euro. «C'est une sorte d'impôt direct mais c'est une question de civisme», dit une cliente. Quant aux supermarchés, ils économisent l'achat des sacs. La plupart ­ comme Dominique Orsini ­ ont choisi de reverser ce gain à des associations environnementales. Nul doute, la sensibilité «littorale» a joué dans cette réussite car comme le dit Dominique Orsini, «les Corses ne sont pas plus écologistes que les autres». Serge Orru s'est inspiré de l'exemple irlandais. Où le gouvernement a employé la méthode forte : depuis mars 2002, il taxe chaque sac plastique 15 centimes d'euro. La consommation a baissé de 90%. D'autres pays comme Taiwan interdisent la distribution gratuite de sacs. L'île Maurice interdit sa fabrication et son importation... L'île de Ré, Saint-Barthélemy, La Réunion s'y mettent. Et le reste de la France métropolitaine ? C'est beaucoup plus difficile. Chaque enseigne y va de son initiative ; Leclerc bien sûr qui fut le premier à vendre des sacs, Monoprix et Auchan qui développent des sacs dégradables... «Il faudrait que toutes les enseignes soient d'accord ensemble au jour J à l'heure H. Mais elles sont hyperconcurrentielles, et il manque la volonté de quelqu'un qui parvienne à mettre tout le monde autour de la table», explique Florence Couraud, responsable de la campagne Production propre au Centre national indépendant d'information sur les déchets (Cniid).

«Système cannibale». Quel matériau choisir ? En dehors de l'industrie de l'emballage plastique, les acteurs sont tous réservés sur le dégradable ou biodégradable qui en réalité ne l'est pas. «Le salut n'est pas dans le choix du matériau, pense Nadia Boeglin de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), mais dans sa réutilisation.» «Nous vivons dans un système cannibale, mais nous n'avons pas 150 ans devant nous, s'inquiète Serge Orru. Le mot jetable ne doit plus être à la mode.» Il rêve que l'exemple corse fasse des petits, que l'on ne se limite pas aux sacs plastique. Parce que cette société de consommation est, selon lui, «profondément injuste» envers la planète.

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