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Polémique
Les vaches meurent, la décharge montrée du doigt
Article de l'Humanité du 18 janvier 2002
En Haute-Saône, un agriculteur a perdu quatorze vaches en quatre ans pour des raisons
inconnues. Les premières analyses des terrains proches d'une décharge montrent un taux
anormal de molybdène.
Mardi 8 janvier vers 10 heures, un nuage blanc s'élève au-dessus du Centre d'enfouissement
technique de Vaivre-et-Montoille (Haute-Saône). Incident mineur, accident majeur ? Entre
un : "Nous sommes en enquête interne" de la part d'Ecospace (devenu depuis Sita Centre-Est),
gestionnaire de la
décharge, et un : "Nous ne sommes pas au courant" de la préfecture de Haute-Saône,
visiblement, la question dérange et demeure sans réponse aujourd'hui. Pour Serge Pinot et
son épouse, agriculteurs à Pusey, c'est "un nuage de plus". Pourquoi ce désarroi
alors que Serge Pinot rentre à peine de l'étable après avoir soigné ses vaches ? Depuis
1997, les bêtes, qu'il élève depuis la naissance, meurent en moins de deux années.
L'agriculteur constate impuissant un amaigrissement de ses vaches qui les conduit à la
mort. Quatorze animaux ont ainsi disparu dont cinq pour l'année 2001. Le docteur Alain
Henry, le vétérinaire qui suit l'exploitation depuis plus de vingt ans, est formel sur le
diagnostic : "Dans tous les cas, on a observé les mêmes symptômes. Les vaches se
mettent à dépérir, deviennent lymphatiques et s'affaiblissent avec une cause clinique
commune : un manque de globules rouges".
Pour essayer de comprendre, le vétérinaire a
multiplié les analyses. Un premier élément de réponse a été fourni par le laboratoire IPA
de Tarare (Rhône), spécialisé dans les oligo-éléments, qui a détecté une carence plus
qu'anormale en cuivre, l'élément permettant la synthèse des globules rouges. Mais malgré
des injections massives de cuivre aux animaux, le mal invisible persiste. Il décide donc
de rechercher les causes de l'absence de fixation du cuivre dans l'organisme des bovins et,
en août dernier, se tourne vers un laboratoire de Toulouse afin de faire analyser l'herbe
que pâturent les vaches de Serge Pinot. Les résultats ont révélé un taux anormal de soufre
et de molybdène qui, selon le laboratoire, ne peuvent être présents dans un milieu naturel
en telle quantité que par une "pollution". A forte dose, ces deux oligo-éléments
déclenchent un mécanisme empêchant la fixation du cuivre par l'organisme de la vache.
Sans accuser formellement son voisin, Serge Pinot regarde, depuis le mois d'août, d'un
oeil différent le Centre d'enfouissement technique de Vaivre-et-Montoille. Cette décharge
de classe I, qui reçoit les déchets les plus toxiques, se trouve à la limite des pâtures
de l'agriculteur. Et si le mal venait de là ? La tournure médiatique de l'affaire a
entraîné une série d'analyses des terrains proches de la décharge et a suscité la colère -
rentrée - de certains responsables locaux contre M. Pinot. "Ici, la règle, c'est :
on ne parle pas. Je ne suis pourtant pas le seul agriculteur à être victime de ce maudit
mal mais dans le secteur, une vache malade, c'est suspect, alors on se tait. On ne me
parle plus. En plus de souffrir de voir notre exploitation disparaître, c'est le mépris
de l'entourage que l'on doit subir", regrette l'agriculteur. Il est vrai que le Centre
d'enfouissement technique, propriété d'Ecospace, ne se satisfait pas d'être placé une
nouvelle fois sous les feux de l'actualité. L'activité même de ce type de structure
suscite régulièrement l'inquiétude. Bernard Camuset, conseiller municipal de la commune
de Charmoille, a, depuis sa maison, une vue imprenable sur l'ensemble de la décharge :
"Je vois, j'entends et je sens systématiquement, depuis vingt ans, j'informe la
DRIRE (organisme d'État chargé de la surveillance de ce type d'installation) des
dysfonctionnements de la décharge et malheureusement, cela demeure sans suite".
Or, les premiers résultats des analyses de terrains commanditées par la préfecture de la
Haute-Saône et rendus publics le 21 décembre 2001 ne permettent pas de lever les doutes
sur la contamination des terrains de M. Pinot. Ils signalent un taux surprenant de
molybdène (un métal aux propriétés chimiques voisines de celles du chrome) dans l'herbe,
de 20 à 30 fois supérieur à la normale. Pour l'expliquer, les techniciens évoquent la
présence de "schiste carton" dans le sol. Mais le rapport dévoile également que le
molybdène n'a pas été trouvé à des taux anormaux dans ce même sous-sol... Les scientifiques
parlent alors de "bio accumulation". Comme le précise Serge Pinot, "accumulation ou bio
accumulation peu importe". "Nos vaches qui paissent sur ces terrains depuis 1984
en meurent depuis 1997. Il faudra bien nous donner une explication plus sérieuse".
Avec le soutien de ses vétérinaires, Serge Pinot envisage de porter l'affaire devant les
tribunaux.
Alain Cwiklinski
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