Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?

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Contribution à l'Enquête d'Utilité Publique concernant le
projet de Centre de Stockage de Déchets Ultimes de Tanarès

Pierre Derioz - Maître de conférences en Géographie
(Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, UMR CNRS 6012 "ESPACE")
Conseiller Municipal à Riols - Vice-Président du Parc Naturel Régional du Haut- Languedoc

15/12/2002

Les remarques qui suivent découlent de :
- l'examen attentif du volumineux dossier présenté par la société SITA sud
- l'écoute attentive des interventions en réunion publique, à Saint-Pons, le 12/12/02
- une visite de terrain sur le site de Tanarès
- la consultation de la Charte du Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc
- la consultation de divers documents (articles scientifiques, carte géologique 1/50 000e...)
- la consultation de plusieurs sites sur internet traitant de la gestion des déchets
(notamment : www.emse.fr et www.rhonalpenergie-environnement)

Bien que n'ignorant pas, en tant qu'usager comme en tant qu'élu membre du conseil communautaire de la Communauté de Communes du Saint-Ponaise :
1/ l'ampleur - et l'ancienneté - du problème de la gestion des déchets dans le département de l'Hérault en général, et dans la communauté de communes du Saint-Ponais en particulier
2/ l'urgence qu'il y a à trouver des solutions, et à fermer des décharges brutes comme celle dite du Roc (Saint-Pons) et Olargues.
3/ les contraintes financières que ces solutions impliquent.

*** Mon examen global de ce projet m'amène à me prononcer clairement contre sa réalisation.

Parce que la situation géographique du futur CSDU n'apparait pas pertinente :

¥ Le site de Tanarès, quoique relativement bien dissimulé aux regards, se trouve au coeur du Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc à moins de 4 km à vol d'oiseau de son siège actuel. La charte du Parc (axe 1, chapitre 1-4, sous-chapitre 1-4-1 "gérer les déchets"), affirme notamment que "le traitement des déchets et la prévention des pollutions constituent de véritables impératifs pour la préservation de l'environnement, mais aussi pour la qualification du territoire du Parc". Elle définit également le cadre de l'action du Parc dans ce domaine, ce qui rend d'autant plus anormal que les services du Parc n'aient à aucun moment été consultés sur ce dossier.
Il me semble toutefois que le label "PNR" est difficilement conciliable avec la mise en place d'une décharge géante, accueillant les déchets de tout l'ouest du département. Non qu'il s'agisse seulement de préserver le cadre de vie de ses habitants, mais aussi parce que ce territoire a vocation à être un espace préservé, offrant des activités récréatives et fournissant des productions de qualité à l'ensemble des populations citadines des agglomérations voisines, et au delà aux nombreux touristes que ce territoire s'efforce de séduire et de retenir. Il est à craindre que la noria de camions chargés d'ordures sur la principale route d'accès au Parc, comme l'existence même de ce centre, n'aient un effet relativement désatreux sur l'image que ce territoire travaille à forger depuis de nombreuses années.

Le CSDU de Tanarès, d'autre part, apparaît complètement excentré par rapport au centre de gravité démographique du bassin de population drainé, qui représente environ 200 000 habitants, dont moins de 15 000 (7,5% du total) se trouvent dans un périmètre de 25 km autour du lieu projeté. Cette situation sur les marges implique le transport sur de longues distances des tonnages les plus importants, ce qui ne paraît pas très pertinent au plan des coûts énergétiques.

¥ Cet état de fait est d'autant plus préoccupant que les principales voies d'accès ne se prêteront guère à une densification du trafic poids lourds :
- d'une part la RN 112, très sinueuse dans la traversée des Avant-Monts, et qui fait déjà l'objet d'un trafic camion très considérable, que le projet accroîtrait d'environ 12%. Cette route comporte plusieurs points noirs extrêment dangereux, et les accidents graves impliquant des poids lourds y ont été nombreux, y compris dans des portions qui étaient sensées avoir été réaménagées (notamment le tronçon deux fois deux voies entre Rodomouls et Condades).
- d'autre part le CD 908, "route de Piémont", réaménagé par tronçons, et sur lequel les dépassements ne sont pas aisés sur de longues portions.

L'augmentation du trafic poids lourds (82 passages supplémentaires par jour en moyenne) se traduira donc sur les deux axes :
- par un accroissement de la difficulté de circulation, gênant pour les usagers courants et défavorable à la fréquentation touristique
- par une moindre sécurité, y compris pour l'environnement si un accident grave venait à mettre en jeu le chargement d'un camion transportant des lixiviats.

Parce que le site me paraît inadapté au mode technique de traitement des déchets envisagés :

¥ Il est prévu pour ce site une période d'exploitation de 15 à 20 ans, puis 30 ans de surveillance. Ce qui signifie qu'au delà de 50 ans, il risque de se retrouver livré à lui-même, alors que la capacité polluante des déchets stockés là demeurera intacte, et qu'aucune intervention technique ne viendra plus contrebalancer la combinaison de risques que présente le site :

¥ Le premier de ces risques, peu évoqué en réunion publique, me paraît être la vigueur des pentes (plus de 80 m de dénivelé entre le haut et le bas de l'accumulation d'ordures), source d'instabilité à long terme pour les matériaux meubles que représentent les déchets compactés, adossés vers le bas à une "digue de fermeture" qui fait office de barrage.
- cette instabilité à long terme est à corréler avec un risque sismique qui n'est pas nul dans ce secteur, compte-tenu de la présence d'une faille de direction méridienne à jeu tangentiel juste en aval de la digue de fermeture. Cette première faille recoupe une 2è faille, chevauchante, qui assure le contact entre le flysch ordovicien et les dolomies cambriennes, de direction E-NE/W-SW, qui court sous le projet en rive gauche du talweg.
- mais les risques d'instabilité découlent d'abord et avant tout du potentiel en matière d'érosion que représente la combinaison d'une forte pente, de matériaux rapportés et simplement compactés, et de la fréquence des averses de forte intensité, caractéristiques des reliefs d'arrière-pays en région méditerranéennes, susceptibles de provoquer des ruissellements intenses à fort pouvoir érosif. J'ai personnellement mesuré, sur des sols nus de nature schisteuse (piste à proximité d'Euzèdes, commune de Riols, en rive gauche du ruisseau des Balmes), des incisions d'une profondeur excédant le mètre à l'issue d'un seul et même épisode pluvieux.

¥ A cet égard, le dimensionnement du dispositif d'évacuation des eaux de pluie (calibre des fossés de drainage, volume des bassins de rétention), calculé en fonction d'une pluie maximale d'occurrence décennale, soit 150 mm en 24h00, atteste de la sous-estimation du risque pluviométrique par le projet: au cours des épisodes pluvieux de type "cévennol", les abats d'eau peuvent être beaucoup plus considérables. Ainsi V. Prosper-Laget, C. Marand et L. Davy (1) soulignent-elles, à propos des inondations catastrophiques qui avaient ravagé le village de Puisserguier le 28 janvier 1996, une séquence pluvieuse quasi continue de 33 jours entre le 24/12 et le 28/01, au cours de laquelle des totaux compris entre 200 et 300 mm/24h00 avaient été enregistrés à 2 reprises, en plusieurs secteurs du bassin-versant de l'Orb. Des totaux pluviométriques équivalents (200 à 315 mm) ont été enregistrés sur le petit bassin-versant du Lirou, qui traverse le village de Puisserguier, lors de l'averse catastrophique du 28/01/96, avec une pointe horaire de l'ordre de 100mm/heure vers 19h00. L'étude conclut certes à des circonstances exceptionnelles dans ce cas là, mais souligne que Puisserguier a connu au moins trois averse supérieures à 200 mm en 50 ans. Or le bassin versant du Lirou ne présente pas des pentes aussi considérables que le micro bassin versant considéré dans le projet.
(1) : V. Prosper-Laget, C. Marand et L. Davy (1997) : De l'inondation à l'assèchement, comment domestiquer les eaux du biterrois, Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie, Université Montpellier III, pp. 153-220.

¥ Dans un cas de figure de ce type, outre les risques d'incision, de désorganisation du réseau de drainage des eaux de ruissellement, voire de, il est fort probable que la saturation d'un réseau d'évacuation des eaux pluviales sous-dimensionné, sinon même l'engorgement des dgraves drainantes au fond des casiers (sur la fiabilité à long terme desquels j'ai quelques doutes), se traduirait par un rejet direct dans le milieu, via un ruissellement incontrôlé, de volumes considérables d'eau polluées. Ce risque, comme celui lié au travail érosif,sont d'autant plus élévés que le projet se situe très en amont sur le bassin versant du Jaur, rivière sur laquelle le travail considérable (et coûteux) de reconquête de la qualité de l'eau (assainissement de la ville de Saint-Pons, raccordement à la station d'épuration de Riols) commence à porter ses fruits.

¥ Cette question du devenir des eaux de ruissellement, en particulier à l'occasion d'épisodes pluvieux de forte intensité, est à ré , qui fait craindre le lessivage régulier des pesticides qui seront répandus tout au long de la période d'exploitation, et qu'une simple phase de décantation dans le bassin "eaux propres" ne suffira pas à éliminer avant rejet dans le milieu.
Il est à craindre également, pour un site environné par des espaces naturels, que ces produits toxiques ne passent dans la chaîne trophique quand les insectes et les rongeurs contaminés seront consommés par divers prédateurs (oiseaux, notamment rapaces diurnes et nocturnes, ou sangliers, abondants et abondamment chassés dans le secteur).

¥ La question du vent, par ailleurs, est traitée dans le dossier à partir de données qui concernent la partie tarnaise du Parc (rose des vents de l'aéroport de Castres- Mazamet, aux affinités climatiques déjà très atlantiques), qui paraissent très insuffisantes pour juger d'un secteur situé en zone méditerranéenne. Cette question est préocupante dans la mesure où :
- les vents, dans l'ensemble du Saint-ponais, et en particulier dans les Avant-Monts (auquel appartient le site de Tanarès), sont assez constants et souvent violents. C'est d'ailleurs ce qui justifie l'implantation, à à peine plus d'un kilomètre du col de Tanarès, en ligne de crête principale des Avant-Monts, d'un mât de mesures, préalable à l'éventuelle installation d'une ferme éolienne. Fréquence et violence des vents, volontiers toutbillonnant dans ce genre de petit vallon font craindre de nombreux envols de poussières et de matières légères (type sac plastique).
- le vallon envisagé ouvre vers l'ouest, c'est-à-dire en direction de la petite ville de Saint-Pons, qui se trouve à 3 km environ. Les vents de sud-est ("le marin") étant monnaie courante, il est à craindre que la ville ne se trouve fréquemment sous le vent de la décharge, et ne soit soumise aux odeurs qui risquent de s'en échapper.

¥ Cette question du vent doit être rapprochée de celle du risque d'incendie, dont le risque moyen est évalué par l'étude à un tous les 1 ou 2 ans sur le site lui-même, mais qui pourrait aussi découler de la propagation au site d'un incendie extérieur, dans un site entouré d'une végétation relativement inflammable en période de sécheresse estivale, sachant que la fermentation des déchets ne sera pas achevée lorsque prendra fin la période de surveillance trentenaire du site (2054) et qu'elle engendrera encore un débit horaire estimé de 90 m3 de biogaz hautement inflammable.

Par rapport à l'ensemble de ces craintes, le dossier ne fait pas mention de l'existence de procédures d'urgence, à appliquer dans des situations exceptionnelles (comme un incendie plus étendu que les autres, ou une averse torrentielle d'une intensité particulière).

¥ L'imperméabilité du sous-sol, enfin, qui contribue d'après le projet à garantir l'étanchéité des casiers, mérite sans doute d'être examinée de près, dans la mesure où ce sous-sol est à dominante schisteuse, et où diverses résurgences karstiques de trouvent à proximité du projet (notamment le ruisseau souterain de la grotte de Rocheba, sur le versant opposé, en rive gauche du ruisseau de Cassilhac).

Parce que la filière technique de traitement des déchets ne concerne pas des déchets véritablement "ultimes" :

¥ Les déchets enfouis sur le site comportent encore une large fraction fortement à moyennement fermentescible, génératrice de biogaz, que les techniques de compostage ou de méthanisation devraient permettre de traiter bien en amont de leur arrivée en Centre d'enfouissement. C'est vers ce type de solutions qu'il faut aller à marche forcée, si l'on veut sortir de la logique de recherche d'un ou deux sites géants de ce type tous les 15 ans (dans un département en forte poussée démographique, fournissant en conséquence des tonnages d'ordures croissants, depuis un quart de siècle).

- Parce que l'échelle du projet est démesurée, quelles que soient les économies d'échelle qu'elle est sensée permettre :

¥ concentration en un même lieu de produits polluants divers et en mélange - 1,5 millions de tonnes dans le projet, 2 millions de tonnes annoncés par M.Duffaut (ingénieur Sita Sud en réunion publique) -, à la durée de vie (et de nuisance) quasi éternelle à échelle humaine, alors que la société Sita Sud, dans le meilleur des cas, n'assurera leur surveillance que 30 ans au delà des 15 ans d'exploitation prévus. Au-delà, les collectivités locales se retrouveront face à leurs responsabilité en la matière, pour autant qu'elles en aient les moyens financiers.

¥ l'ampleur des tonnages annuels (75 000 à 100 000 t) et la variété de leurs provenances ne permettront pas de contrôles véritablement efficaces. En dehors du passage sous le portique détectant la radio-activité, le contrôle se borne à l'archivage d'un bordereau permettant d'assurer la "traçabilité" des déchets, bordereau qui ne permet guère de s'assurer que des clients indélicats n'ont pas glissé dans le chargement des substances théoriquement interdites. Certaines des substances autorisées, en particulier les , chargés en dioxine, ne devraient d'ailleurs pas être admis sur un tel site.

Parce que les garanties juridico-financières consenties par l'exploitant me paraissent totalement insuffisantes

¥ Les risques de défaillance de l'exploitant privé, toujours envisageables dans le contexte économique actuel et pour une période aussi longue - un demi-siècle ! - sont sensés être paliés par l'existence d'immobilisations financières, qui sont conséquentes durant la période d'exploitation, mais se réduisent à très peu de chose pour la période de surveillance trentenaire qui fera suite à l'exploitation, au cours de laquelle les charges de maintenance du site resteront très considérables (récupération et évacuation pour traitement des lixiviats, brûlage du biogaz, entretien du dispositif de drainage...etc). La lourde charge d'un site devenu "fossile" risque alors de retomber sur les collectivités locales, alors même qu'elles auront à assumer le coût d'une autre filière de traitement des déchets ménagers, quelle qu'elle soit.

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