Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
télécharger ce texte

[ précédente ] [ retour au sommaire ] [ suivante ]

Site de stockage de déchets de Tanarès
Analyse géologique et hydrogéologique / Identification des risques de pollution

Ahmed BOURHIM - Maîtrise de géologie appliquée - hydrogéologie - géophysique
D.E.A d'anthropologie section géologie du quaternaire - Université de Bordeaux 1

Le présent rapport est une analyse sommaire des données géologiques et hydrogéologiques du site destiné au centre de stockage des déchets. Une étude objective et complète exigerait beaucoup plus de temps , du matériel et des techniques de prospection spécifiques.
Cependant, nous allons nous efforcer de définir les risques majeurs liés à la réalisation du projet.

En effet, la réglementation concernant les centres de stockage impose un sous-sol immédiat quasiment imperméable, or cette première exigence est loin d'être assurée dans le cas de Tanares.

Avant d'expliquer pour quelles raisons, il est important de souligner que le site se trouve dans l'emprise d'une zone répertoriée comme " aquifère karstique patrimonial " dans le SADGE Rhône Méditerranée Corse (voir page 13/175 du rapport géologique présenté par la GESTER), ce sont les formations carbonatées et non pas les schistes qui constituent le réservoir. Le rapport de la GESTER explique que cette classification est utilisée pour les zones à fort intérêt stratégique pour les besoins en eau actuels ou futurs. Le SDAGE préconise l'étude de ces ressources pour la diversification et la sécurisation de l'alimentation.

Cette remarque importante étant faite, qu'en est-il réellement de la perméabilité de notre sous-sol ?

L'examen de la carte géologique 1/50000 établie par le BRGM, nous montre d'emblée un important réseau de failles qui affectent l'ensemble du site.

La faille la plus importante se caractérise par un décrochement sénestre de grande amplitude dont le rejet horizontal varie entre 1000 à 2000 m selon B. GEZE. Cette faille appelée faille d'Ardouane a une grande importance dans le contexte tectonique local. Nous pouvons lire à ce sujet dans le rapport géologique de la GESTER, je cite " cet accident important dans l'histoire tectonique de la région se présente sous forme d'une bande de terrains fracturée dans laquelle plusieurs navettes tectoniques déca à hectométriques ont été entraînées ".

L'auteur du rapport reconnaît que l'histoire géologique de la région est connue pour être complexe, il nous explique (page 34/175) au sujet du site, la présence d'impacts structuraux de l'accident d'Ardouane orienté N.-S. du vallon et que " le modelé de la crête peut laisser penser qu'elle est sectionnée parallèlement à l'accident d'Ardouane en une zone au moins " et il continue, " le site envisagé pour le projet est essentiellement constitué par une assise de flyschs ordoviciens, en série normale plissotée vers le S.-E., ce flysch est surmonté en contact tectonique par des dolomies et des schistes dolomitiques cambriens (perturbés par des accidents tectoniques). Il n'en est pas de même en direction du S.O. où le décrochement d'Ardouane vient sectionner les formations "

Nous pouvons lire pages 35, 36, 37 et 38 l'inventaire de toutes les fissures, failles et désordres affectant les sols et sous-sols du site.

En résumé, le sol et le sous-sol sur l'emprise du projet apparaît très perturbé avec d'importantes fractures. Il est difficile de croire que les schistes qui affleurent en majeure partie sur l'ensemble du site soient imperméables.

Les essais Lefranc qui consistent à surélever le niveau statique de l'eau dans le forage ont été réalisés hors eau, il serait intéressant que l'on nous explique comment. Nous pensons que le schéma présenté page 131/175 correspond plutôt à un essai Lugeon, ce qui expliquerait les faibles perméabilités mesurées ponctuellement.


En fait, les essais de perméabilité ont été réalisés dans des parties compactes du schiste, dans des zones bien choisies. La formation n'étant pas homogène, les mesures ne devraient en aucun cas être extrapolées à toute la couche de schiste.

Pour être sûr que la roche est imperméable, il suffirait de remplir l'un des sondages avec de l'eau et nous verrions immédiatement si l'eau reste ou disparaît dans le schiste.
Compte tenus du clivage, de la fissuration et des foliations relevés sur les carottes, le schiste ne peut être imperméable . Et l'on peut lire page 127/175 du rapport de la GESTER " les formations gréseuses et schisteuses bien que non karstifiées génèrent néanmoins de très modestes alimentations souterraines qui proviennent de l'essorage des circulations qui les parcourent ".
Donc l'exigence que le sous-sol soit quasiment imperméable, assurant une barrière de sécurité naturelle, n'est pas assurée.

Comme nous l'avons souligné plus haut, le site surplombe un aquifère d'une grande importance qui circule dans les terrains carbonatés du Cambrien et du Dévonien, le niveau de la nappe correspond probablement au niveau du petit réservoir à l'entrée de la carrière.

Lorsqu'on analyse la coupe géologique établie par le BRGM à proximité du site, on constate la présence d'une série de failles toutes dirigées du nord vers le sud. Ces failles peuvent jouer le rôle de drain pour provoquer la sortie de l'eau quelquefois fort loin . Les eaux qui circulent juste sous le site destiné au stockage, ne concernent pas uniquement le bassin versant du Jaur, mais alimentent certainement des nappes et des résurgences situées sur le bassin versant côté plaine de St-Chinian.
Il n' y a donc pas concordance entre le bassin géographique et le bassin hydrogéologique . Ce phénomène n'est pas rare et nous en avons un bel exemple avec la source du Jaur qui restitue en versant méditerranéen les eaux du Thoré perdues en versant atlantique.

Ce constat est très important, car en cas de contamination de la nappe au niveau du site, c'est un vaste système aquifère qui serait définitivement et irrémédiablement pollué.

Nos montagnes sont un château d'eau pure qui disperse généreusement ses eaux limpides, souhaitons que l'on en prenne conscience à une époque où la qualité de l'eau est de plus en plus rare.

En ce qui concerne la stabilité des versants du site, la première remarque qui me vient à l'esprit concerne l'origine du mot flysch, qui serait le nom suisse d'un terrain qui glisse facilement sur les versants, c'est ainsi que commence la définition de ce mot dans le dictionnaire de géologie.

Le site présente une déclivité très importante. Ce sont les matériaux extraits qui serviront à la réalisation des digues et talus. Lorsqu'on sait que les argiles, les schistes altérés et les flyschs imbibés d'eau jouent parfois le rôle de savonnette, les risques de glissement ne sont pas négligeables.
A propos des effondrements de terrains, voilà ce que l'on peut lire page 126/175 du rapport géologique de la GESTER : " Les karsts les plus formés et les mieux conservés sont ceux qui affectent les calcaires, car les dolomies plus fragiles s'effondrent plus fréquemment ". Ce constat est exact, car nous avons, pas très loin du site, l'exemple du gouffre Le Pez (30 m² de section, 70 m de profondeur), dans le secteur Coulouma-Pardailhan, qui s'est ouvert en 1952, suite à des pluies torrentielles (livret de la carte géologique de Saint-Pons, éditée par le BRGM). Les risques d'effondrement ne sont donc pas à exclure.

Des pluies torrentielles ne sont pas rares dans le secteur du site et peuvent même créer des gouffres comme celui de Le Pez décrit ci-dessus, cela n'est pas sans risque pour notre site. En se basant sur des précipitations décennales, on minimise les risques d'inondation mais on ne les supprime pas, loin de là.

La région de St-Pons a subi il y a quelques années une série de petits séismes de faible ampleur certes, mais si cela devait se reproduire, compte tenu de l'importance du décrochement d'Ardouane et du réseau de failles associées, un cisaillement au niveau du centre de stockage engendrerait beaucoup de désordres, avec toutes les conséquences dramatiques qui en découleraient.

Lors de la lecture du rapport géologique présenté par la GESTER, je n'ai pas trouvé un seul mot concernant le petit réservoir à l'entrée de la carrière, rempli d'une eau limpide en provenance du karst, l'aquifère n'est pas loin même si les forages n'ont pas rencontré d'eau.

Le rapport géologique de la GESTER préconise, dans le doute, la mise en place de piézomètres pour le contrôle, l'analyse et donc la surveillance de la qualité de l'eau. Or la vitesse de circulation dans le karst est généralement plus rapide que dans les sols, s'il y a pollution, le polluant sera transporté rapidement et très loin dans les profondeurs du karst. Au moment du constat de la pollution, il sera déjà trop tard, dramatiquement trop tard.

En fond de casiers de stockage, il est prévu une couche d'argile de 1 m d'épaisseur qui sera compactée pour améliorer l'étanchéité de l'ensemble. Je n'ai trouvé dans le dossier présenté par la SITA aucune indication sur la provenance, le gisement exploité et le mode d'acheminement de cette argile jusqu'au site. Ce trafic viendra aggraver les problèmes de circulation qui seront engendrés par le transport des déchets.

Je ne reviendrai pas sur le procédé d'enfouissement, il est bien connu et on connaît aussi ses limites et ses défaillances. Le site doit être bien choisi dans des sols favorables , recherché au préalable par des campagnes de prospection géologiques et hydrogéologiques.

Or, dans le cas de notre site, c'est la disponibilité du site et surtout l'opportunité qui a motivé la décision d'exploitation.

Toutes les études ont été effectuées pour adapter le procédé au site alors que celui-ci n'est pas du tout adapté au procédé, d'une part, pour toutes les raisons invoquées ci-dessus et d'autre part, parce que le site se trouve dans un milieu naturel à préserver au sein du Parc Naturel Régional.

CONCLUSION :

L'analyse des données géologiques et hydrogéologiques montre clairement la vulnérabilité du site. Dans le rapport géologique de la GESTER, nous pouvons lire la conclusion suivante :
" le projet apparaît techniquement réalisable "
Le géologue est prudent et je le comprends, les risques sont nombreux et on ne peut pas tout résoudre "à coups" de mesures compensatoires.
Je pense qu'aucun hydrogéologue armé d'un peu de bon sens ne prendrait le risque de mettre une telle bombe à retardement au sommet d'un système d'acquifères patrimonial.

Le projet péche par excès d'optimisme, car il est envisagé sous l'angle de la seule technicité et néglige tous les paramètres naturels, humains et sociaux. Une décharge de cette envergure dans un milieu naturel encore préservé aura des conséquences désastreuses sur tous les plans : économique, touristique, hygiénique et visuel.

Le bilan financier sera tout aussi catastrophique, car la dévaluation du patrimoine local sera importante et toutes les opérations (camping, gîtes, amélioration de l'habitat, acquis immobiliers et fonciers), dont certaines subventionnées par le département, seront elles aussi à envoyer à la décharge.

Riols le 19 décembre 2002

Ahmed BOURHIM

[ haut de page ]