Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
 

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Strasbourg, le réveil du poison qui dormait sous terre
Article paru dans Libération le vendredi 18 juillet 2003

Plus de trente ans après l'accident d'un camion transportant des produits chimiques, la pollution menace l'eau de l'agglomération.

Par Nicole GAUTHIER

Sur les 13 000 litres de solvant industriel que contenait le camion, 4 000 se sont échappés dans la nature, en 1970.
Strasbourg de notre correspondante
C'était il y a trente-trois ans. Au soir du 11 décembre 1970, un camion-citerne, qui transporte 13 000 litres de solvant industriel, rate un virage à la sortie de Benfeld, à 35 kilomètres au sud de Strasbourg. Dans l'épais brouillard de la nuit alsacienne, les gendarmes, puis les sapeurs-pompiers devinent une fuite dans la citerne. Ils ne récupéreront le produit que treize heures plus tard. Environ 4 000 litres de tétrachlorure de carbone (CCl4) se sont échappés dans la nature. Mais le conducteur du camion ne souffre que de légères contusions, les secours ont le sentiment d'avoir évité le pire, et deux jours après le drame, les Dernières Nouvelles d'Alsace, quotidien régional, titre : «Le dispositif de sécurité mis en place écarte tout danger.» Certes, quelque temps après, le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), dans un rapport, décrit des risques de pollution. Et puis rien. Georges Pompidou est à l'Elysée, l'heure n'est pas aux émotions environnementales.

Eté 2003. Deux communautés de communes (Benfeld et Erstein) et la Communauté urbaine de Strasbourg - soit, au total, une cinquantaine de municipalités solidaires - unissent leurs efforts pour créer le Syndenaphe, Syndicat mixte pour la dépollution de la nappe phréatique. C'est la conséquence directe de l'accident de 1970. Au fil des jours, la nappe phréatique est venue lécher le solvant fixé dans les alluvions (lire encadré) et l'a entraîné - à son allure, environ un kilomètre par an - vers le nord. «Un peu comme un bonbon qui fond dans la bouche», commente Patrick Chanvillard, directeur des usines municipales d'Erstein (UME). Aujourd'hui, l'enjeu, pour les élus, est de mettre un terme au paisible voyage souterrain du CCl4 avant qu'il arrive dans l'agglomération strasbourgeoise.

Par hasard. S'il a fallu tant de temps pour en arriver là, c'est que la découverte de la pollution s'est faite tardivement et, pour tout dire, par hasard. En 1990, la ville d'Erstein, située six kilomètres en aval de Benfeld, décide de se doter d'un beau puits tout neuf pour alimenter les Ersteinois en eau potable. Consulté, le BRGM, qui a perdu la mémoire, désigne l'endroit idoine. Juste avant la mise en service du puits, en 1991, une nouvelle réglementation oblige à quelques analyses supplémentaires. Le maire, Théo Schnée, ne barguigne pas : il n'a pas hésité à faire creuser profond, pour avoir l'eau la plus pure. Il déchante vite. L'analyse révèle la présence de tétrachlorure de carbone dans des proportions que l'OMS (Organisation mondiale de la santé) réprouve : de 30 à 65 microgrammes par litre, là où le seuil de tolérance est fixé à 2...
Du coup, la commune fait des analyses dans ses vieux puits. Même constat, même punition. Les 8 000 habitants d'Erstein sont immédiatement invités à ne plus consommer l'eau du robinet en attendant des solutions de rechange, d'abord provisoires, puis définitives. Ils boiront de l'eau minérale pendant près de six mois. Elus et experts recherchent les causes de la pollution. Accident industriel ? Malveillance ? Il faudra quelque temps aux pouvoirs publics pour faire le lien entre le CCl4 de l'eau d'Erstein et un rapport de police relatant un accident de circulation à Benfeld près de vingt ans plus tôt. Pendant combien de temps les Ersteinois ont-ils bu de l'eau saturée de tétrachlorure de carbone ? Nul ne le sait exactement. Le CCl4 ne laisse ni goût, ni odeur.
En juillet 1992, la ville d'Erstein dépose plainte contre X auprès du tribunal de grande instance de Strasbourg (TGI), pour «détérioration de denrées alimentaires». Une fois l'urgence réglée, la Région Alsace, l'agence de l'eau Rhin-Meuse et les communes alentour entreprennent d'évaluer les dégâts et, si possible, d'y remédier définitivement. Une étude menée par l'Institut de mécanique des fluides (université Louis-Pasteur, Strasbourg) révèle que la langue de solvant, étroite mais pointue, a déjà parcouru une petite dizaine de kilomètres. Si aucun puits d'eau potable n'est plus installé sur son trajet, la zone de captage de la Communauté urbaine est menacée, et le projet de construction d'une station dans le sud de l'agglomération strasbourgeoise, sérieusement compromis.
Suivant les prescriptions de l'Etat, les élus décident de se lancer dans la seule issue raisonnable : la dépollution. Hypothèse de travail pour un chantier inédit, au moins en France : pomper l'eau de la nappe phréatique sur les lieux de l'accident, à Benfeld, puis installer une «barrière de dépollution» en aval d'Erstein, au moyen de six autres puits qui aspireront les résidus de solvant avant qu'ils pénètrent dans l'agglomération strasbourgeoise.
Le CCl4 : un solvant très toxique
Le tétrachlorure de carbone (CCl4) est utilisé comme solvant industriel - celui répandu à Benfeld était destiné à une firme allemande. C'est un produit toxique par inhalation, contact avec la peau ou ingestion, qui peut aller jusqu'à provoquer des céphalées, vomissements, pertes de connaissance, arrêts respiratoires ou encore des douleurs abdominales avec diarrhées sanglantes, lésions du foie et des reins. La norme supérieure autorisée par l'OMS est de deux microgrammes par litre. Au cours d'une campagne de mesures qui a eu lieu dans la région de Benfeld en 1999, il en a été détecté, selon les prélèvements, de 180 à 2300 microgrammes par litre sur le lieu de l'accident.
A Benfeld, le tétrachlorure de carbone s'est fixé dans les graves de la nappe souterraine, avant d'être véhiculé par l'eau qui se déplace dans l'axe du Rhin, du sud vers le nord. Le sous-sol étant hétérogène, le panache de pollution est inégalement réparti selon les zones traversées.
©Libération
Assumer. L'Etat et les collectivités se sont partagé les risques. Aux élus, l'obligation de moyens. A l'Etat, la charge d'assumer les éventuelles conséquences sanitaires et médicales «On a été victimes de la pollution, il a fallu augmenter le prix de l'eau, je ne voudrais pas en plus être poursuivi pour empoisonnement», commente le maire d'Erstein.
Car dans le même temps, une délicate partie financière et judiciaire, qui n'en est qu'à ses débuts, s'est engagée devant les tribunaux (TGI et tribunal administratif) entre les collectivités locales, l'Etat et le pollueur. Les travaux programmés vont coûter trois millions d'euros au Syndenaphe, la ville d'Erstein en a déjà dépensé 2,3 millions, et la région Alsace, 300 000. Seule, Erstein a touché, à titre de provision, 1,5 million d'euros. «C'est une pollution sans domicile fixe», remarque Patrick Chanvillard, le directeur des UME. Qui est responsable ? Quelles sont les victimes (le sous-sol de plusieurs communes a été pollué, sans que celles-ci aient subi de préjudice) ? Qui doit payer ? Onatra, la société de transport, n'existe plus, c'est son assureur, le Gan, qui bataille ferme pour dégager sa responsabilité. En 1993, celui-ci déposait devant le tribunal administratif une requête contre la Ville de Benfeld, l'Etat et l'Agence de l'eau, accusés de n'avoir rien fait en 1970...

Si tout va bien, les travaux de dépollution démarreront début 2004. Ils devraient durer vingt ans, pour se terminer plus d'un demi-siècle après qu'un camion citerne plein de tétrachlorure de carbone a versé dans la nuit alsacienne.

  ©Libération

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