Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
 

[ texte précédent ] [ retour au sommaire ] [ texte suivant ]

ENVIRONNEMENT Le business de l'emballage
Article paru dans Le Nouvel Obs N°2228 du 11 mars 2004

89 milliards de produits emballés dans des cartons, du verre et de l'aluminium sont vendus chaque année en France. Au moment où Bruxelles fixe de nouveaux objectifs de recyclage des déchets, les Français gaspillent de plus en plus. Et cela coûte beaucoup.
Le dessin est paru dans la presse thaïlandaise. On y voit la Terre, reconnaissable à la forme de ses continents, flottant dans le noir de l'espace. Mais elle a perdu sa belle forme ronde: elle a deux anses et un couvercle, c'est devenu une poubelle d'où s'échappent des ordures. La caricature frôle peut-être la vérité. Les 6 milliards d'hommes de ce début de XXIe siècle produisent chaque année 2,8 milliards de tonnes de déchets. Pour peu qu'ils adoptent la manière de vivre de l'Amérique du Nord, ils pourraient en produire 28 milliards à la fin du siècle, sur une planète où vivraient 11 milliards d'hommes. L'Inde, en répartissant ses déchets uniformément sur son immense territoire, en surélèverait le niveau d'un millimètre chaque année...
Sans aller aussi loin dans le temps ou dans l'espace, la situation, tant en France qu'en Europe, n'est pas brillante. Au moment où le gouvernement entend dissuader les grandes surfaces de distribuer sans compter des sacs de caisse. Au moment aussi où Bruxelles vient de fixer de nouveaux objectifs de recyclage, le business de l'emballage explose. 89 milliards de produits emballés dans des cartons, du verre, de l'aluminium, de l'acier ont été vendus en France en 2000. 11,25% de plus qu'il y a six ans. Problème: dans les années 1970, jeter une tonne de déchets ménagers dans une décharge coûtait 50 euros. Aujourd'hui, ces ordures, triées, recyclées, reviennent à 250 euros la tonne. Sans parler du coût faramineux des déchets industriels dangereux qui peut atteindre 6 000 euros la tonne.
C'est le Commissariat général au Plan qui a lancé l'alerte il y a quelques semaines : dans sept ans, 75% des départements français ne sauront plus comment faire face à leurs détritus. Pas assez de décharges bien conçues. Pas assez d'incinérateurs, pas suffisamment de recyclage... Sept ans, c'est demain. Le temps pour les consommateurs français, qui produisent toujours plus de déchets ménagers - leur tonnage a doublé en un quart de siècle, on en est à 28 millions de tonnes -, d'accepter qu'on installe pas trop loin de chez eux les équipements qui permettent de s'en débarrasser. C'est le fameux syndrome Nimby, comme l'ont baptisé les Anglo-Saxons : "Not in my backyard", pas dans mon jardin...
L'origine de cette frénésie ? Les nouveaux produits, ces téléphones portables vendus dans des emballages qui font 25 fois le volume de l'appareil. Mais, surtout, les changements de comportement. En trente ans, les Français ont complètement ou presque modifié leur profil de consommateurs. Ils sont plus nombreux certes (+20%), et le nombre de personnes qui vivent seules a plus que doublé. Dans le langage des statisticiens, elles représentent aujourd'hui un foyer sur trois. Il a fallu s'adapter aux besoins de ces micro-ménages. Et voilà les portions individuelles pour les grignoteurs que sont devenus les habitants des villes. En six ans, les achats de légumes et de fruits frais pré-emballés ont progressé de 80%. Au cours des trois dernières années, le nombre de pots de compote mdividuels a bondi: +36%.
Résultat : des montagnes de produits de rebut dont on se débarrasse tant bien que mal. En les brûlant dans des incinérateurs, des chaudières de chauffage urbain pour produire de l'électricité. En les plaçant dans des décharges. En recyclant ce qu'on peut. L'origine du tri sélectif et du recyclage a été maintes fois contée. Début 1990, quand Brice Lalonde était ministre de l'Environnement. Antoine Riboud, patron de BSN, et Jean-Louis Beffa, le numéro un de Saint-Gobain, deux grands producteurs d'emballages en tous genres, avaient imaginé une formule : taxer les industriels qui emballent leurs produits pour qu'ils paient la moitié de l'élimination de leurs déchets. Aux collectivités locales, c'est-à-dire les consommateurs, de s'acquitter du reste. C'est la création d'Eco-Emballages, la société qui finance le tri sélectif et le recyclage. Objectif: faire des économies de matières premières. Elles permettraient d'alléger une facture qui s'annonçait lourde.
En un peu plus de dix ans, mais aussi à grands frais, les choses ont progressé. Il y a dix ans, pas question de recycler 1 kilo de plastique. On en est aujourd'hui à 180 000 tonnes, sur les 900 000 utilisées chaque année pour les emballages. Ce n'est pas énorme. En France, à la différence de l'Allemagne, on ne recycle pas les barquettes alimentaires, les films en plastique, les pots de yaourt ou les sacs de caisse. Du coup, les Allemands dépensent 2 milliards d'euros par an pour les déchets de leurs 82 millions de citoyens. La France ? 400 millions. Avec tout ce plastique recyclé, on fait des vêtements en polaire, des bourres de matelas ou de la moquette. L'acier et l'alu, comme le verre, sont pratiquement recyclables à l'infini. Pour le papier et le carton, c'est plus difficile chaque fois qu'on recycle, on diminue la longueur des fibres. Le stade ultime, c'est l'essuie-tout.
53 millions de Français répartis dans 32 000 communes - 4 000 communes rurales trop petites n'ont pas encore été enrôlées - sont censés participer à cette oeuvre en triant le contenu de leurs poubelles. Plus ou moins bien. Bernard Hérodin, le directeur général d'Eco-Emballages, vous explique volontiers que les grandes villes historiques sont peu adaptées au tri sélectif: on ne peut pas agrandir à la demande les locaux destinés aux poubelles, à Paris par exemple. Quant à Marseille, ville où il n'y a pas de gardiens d'immeuble, chacun dépose sa poubelle individuelle devant la porte, ce qui signifie qu'on ne trie pas grand-chose... Bernard Hérodin vous expliquera également que le tri sélectif est un "fort déclencheur de réflexion". Les consommateurs sont aussi des gens qui jettent moins de papiers dans les rues, gaspillent moins d'eau, ferment la lumière quand ils sortent d'une pièce...
Sans doute. Mais même si la démarche de tri est plébiscitée en Europe - 22 pays sur les 25 que comptera en mai l'Union européenne ont adopté un système proche de celui en vigueur en France - tout le monde n'est pas séduit. Parmi les opposants, les Verts purs et durs estiment qu'il faut viser le zéro déchet. "Tout emballage est un gaspillage. Demander au consommateur de trier du gaspillage est un non-sens", affirme un homme comme Pierre Emmanuel Neurohr, hostile à toutes les méthodes d'incinération. Nouveau problème. C'est le consommateur lui-même qui exige ce gaspillage. Les industriels, dès qu'ils le peuvent, diminuent les emballages. Quand Danone abaisse de 5/100 de millimètre l'épaisseur de ses pots de dessert, il économise 134 tonnes de plastique par an. Quand un fabricant de croquettes pour chiens change le conditionnement de ses paquets, il économise 2 000 tonnes de carton et supprime un bon millier de livraisons par camion. Et pour les bouteilles en plastique, qui représentent un tonnage gigantesque - l'an dernier, la canicule a provoqué l'arrivée dans les centres de tri de 10 000 tonnes supplémentaires de bouteilles de boissons en tous genres -, on a réussi à faire passer leur poids de 50 à 34 grammes, et on pourra sans doute faire mieux encore. Mais quand un fabricant de dentifrice décide de vendre ses tubes sans les entourer d'un conditionnement en carton, c'est le flop. Les clients estiment que ce n'est pas hygiénique et n'achètent pas. De même, quand un marchand de yaourts veut vendre ses petits pots sans l'emballage carton traditionnel, la clientèle boude. Elle trouve que cela fait bas de gamme et préfère acheter les marques proposant des pots en grès où l'emballage est deux fois plus lourd que le contenu... Mais il n'est pas question de contraindre et, dans ces conditions, l'économie d'emballage à la source n'est sans doute pas pour demain. Mais qui aurait parié un sou il y a dix ans sur le fait que les Français, un jour, trieraient leurs emballages et valoriseraient leurs déchets ?
GÉRARD PETITJEAN


CHERES ORDURES
Trop chères, nos ordures ? Il y a des gens qui le pensent. Comme les responsables de la Sita, par exemple, une filiale du groupe Suez qui collecte les déchets de très nombreux Français. Son directeur du développement, Emmanuel Chauchat, observe qu'en dix ans le coût de la collecte, du tri et du recyclage a été multiplié par trois. La France a, paraît-il, le système de collecte le plus confortable du monde. Dans aucune autre métropole des pays développés on ne ramasse les ordures tous les jours. Faire passer des bennes différentes pour le papier-carton, le verre ou le plastique pèse lourdement sur un prix de revient déjà élevé. Dans une ville comme Gand, en Belgique, la perspective de voir doubler le budget consacré à la collecte en cinq ans a conduit la municipalité à changer sa politique de gestion des déchets. Les bennes qui passaient trois fois par semaine ne passent plus qu'une fois. Les habitants vont eux-mêmes porter leurs matériaux recyclables dans des conteneurs. Et tout ce qui n'est pas recyclable est obligatoirement déposé dans des sacs payants. Résultat à Gand, on trie très soigneusement. Même système ou presque à Vienne. Depuis dix ans, tout ce qui est recyclable doit être apporté dans des îlots toujours situés à moins de 150 mètres d'une habitation. Et 19 déchetteries sont réservées aux objets encombrants.
Ces décisions sont lourdes de conséquences. En Allemagne, on avait mis en place dans les années 1990 un système de recyclage très coûteux, mais ambitieux. Objectif: recycler coûte que coûte 72% des déchets d'emballage. Mais l'engagement était assorti d'une condition: si ce but n'était pas atteint, on reviendrait au vieux système de la consigne. En 2001, c'est l'échec. La consigne a donc été remise en vigueur de façon drastique. Désormais, il faut rapporter sa canette dans le magasin où elle a été achetée. Mais pas le verre, qui, lui, n'est pas consigné. Conséquence quasi mécanique de cette obligation : la consommation de bière est tombée, les Allemands boivent de plus en plus de vin. Les usines de canettes ferment, ce qui a entraîné la perte de 30 000 à 40 000 emplois. Et le recyclage des bouteilles en plastique, désormais à la charge des entreprises qui les produisent, a été délocalisé en Chine, où les tarifs sont moins élevés.
G.P.


Photo Benoit Decourt-REA

[ haut de page ]