Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
 

[ texte précédent ] [ retour au sommaire ] [ texte suivant ]

La morgagne
Francescou Bilhe, 15 novembre 2003

Aujourd'hui m'échoit la douloureuse tâche de vous faire part du décès subit (et subi) de Monsieur Francescou Bilhe, survenu jeudi 29 octobre dans la journée. Coïncidence, c'est au même moment que tombait le décret préfectoral autorisant le joli petit vallon de Tanarès à être transformé en montagne ultime d'ordures artificielles par la société Sita, filiale de Suez-Lyonnaise des Eaux.

Sans préjuger des résultats d'une enquête qui n'aura jamais lieu faute de commissaire impartial et en l'absence de rapport d'une autopsie qui ne sera jamais pratiquée, nous en sommes réduits à des hypothèses quant à la nature exacte du décès, survenu après une longue vie de luttes et des mois de bagarre avec son stylo contre ce projet démentiel. Projet si empoisonné qu'il commence déjà à pourrir la vie du Saint-Ponais, avant même sa mise en activité.

Pour certains témoins il aurait été renversé alors qu'il se déplaçait comme à son habitude sur le trottoir de gauche (comme il l'a fait tout au long de sa vie) par un véhicule de marque non identifiée, immatriculé dans l'Hérault. Le conducteur a poursuivi sa course folle sans semble t-il avoir été inquiété. S'agit-il d'un multi-récidiviste? A t-il le bras long et des appuis haut placés? A défaut de permis de conduire, a-t-il la permission de se conduire ainsi? Pour certains il s'agirait d'un chauffeur de droite qui roulait plutôt à gauche pour embêter les conducteurs de gauche qui se tiennent plutôt à droite et ainsi les obliger à se remettre à gauche pour ne pas qu'on les confonde avec de vrais conducteurs de droite. Pour d'autres, il s'agirait plutôt d'un conducteur de gauche qui, s'avisant tout à coup qu'il risquait de rouler trop à gauche, a fait une brusque embardée pour se retrouver au centre droit, tendance droit à la conduite de son char: folie des grandeurs, monomanie, ambitions démesurées, esprit de vengeance, sectarisme, collusion affairiste, etc... Tout ceci reste bien entendu du domaine des hypothèses.

Pour d'autres enfin il s'agirait tout bonnement d'un suicide. Selon eux, Francescou aurait délibérément mis fin à ses jours et par la même occasion à ses chroniques bihebdomadaires. Il est vrai que, ces derniers temps, Francescou paraissait visiblement affecté par la tournure que prenaient les événements. Et les gens qui les créent. Il y a peu de temps encore, il me confiait avec son franc-parler et ses jeux de mots franco- languedociens en clignant de l'oeil sous son bérêt :
- "Tu vois, pichot, quand la circulation augmente, les roues gagnent. Dans l'indécision, les "ça" gagnent. Quand il y a une épidémie, les cas gagnent. Et quand rien ne va plus, j'ai comme l'impression que la mort gagne..."
N'empêche, moi qui connais bien son solide coup de fourchette, son appétit à vivre et son respect pour toutes les formes de vie (c'est pour cette raison qu'il supportait les chasseurs), j'ai beaucoup de mal à imaginer, gaillard comme il était, qu'il ait pu envisager de mettre fin à la sienne. Je crois que cette fin lui aurait paru la négation de toutes ces années de luttes pour des idéaux dont il n'a jamais dévié. Et de fait, ce qu'il m'a légué - outre trois roues de brouette dont une à plat et un panier en osier dont je n'ose pas me servir de peur de l'abimer - c'est la conviction que la vie est un combat et qu'aucune génération n'a le droit de s'endormir sur les acquis des générations précédentes. Faute de quoi on les reperd.

Reste pour moi une autre hypothèse, celle de la maladie. Vous savez qu'il existe des maladies orphelines. On les appelle ainsi parce qu'elles sont peu répandues, il y a donc peu de clients potentiels pour un traitement et de ce fait elles sont délaissées par les grands laboratoires pharmaceutiques parce que les recherches que l'on pourraient mener ne rapporteraient pas assez d'argent. Hé bien, je pense que de la même façon il existe des contrées orphelines. Non pas qu'elles soient délaissées de tout le monde, au contraire, elles fournissent en général d'admirables "arrière-pays" pour un tourisme à visage humain, des réservoirs de vraie nature et portent en elles une véritable qualité de vie. Mais parce qu'elles sont éloignées des grands centres de décision, parce qu'elles font une tache verte sur la carte, parce que la démographie est en baisse, la population vieillissante, parce que les acteurs locaux sont devenus incapables de porter des projets de grande hauteur de vue quand leur horizon se borne au clocher du village, parce qu'on préfère se tourner vers le passé que vers l'avenir, parce que les élus et les institutions locales sont plus occupés à se disputer des parcelles de pouvoir que de prévoir des futurs vivables. Ou préfèrent verrouiller les espaces de démocratie pour maintenir leur assise durant quelques années encore: caciques, mandarins, potentats, petits chefs de clans, dans chaque petit pays ce sont des noms différents pour désigner la même maladie.
C'est peut-être de ce type de maladie que souffre notre coin de terre; c'est peut-être d'une maladie orpheline que se meurt ce pays. Sa protection concerne trop peu de monde, les enjeux sont ailleurs, il servira donc de vide-poche, de dépotoir, de poubelle, de décharge.
Regardez le mot même de décharge: ici je me décharge, je me vide, je creuse, je laisse, j'abandonne,... je me débarrasse. Ailleurs, je charge, je remplis, je mets de l'argent, des projets, de la matière grise, des idées, des enjeux, du futur. Tout un programme!

Reste encore un scénario pour expliquer la mort du Francescou: celui de l'assassinat. Quand on prononce "assassinat", on est tellement conditionnés qu'on ne peut pas s'empêcher de penser à la mort violente que nous surjouent à l'infini les feuilletons américains: pétard-pan-pan, je tire , je te tue et t'es mort. Non, il y a des façons moins spectaculaires d'assassiner la vie et l'espoir. Ça commence souvent par de longues expressions de communicants pour actionnaires sur papier glacé: rentabilité, marges de profits d'exploitation, enjeux financiers, retours sur investissement et ça finit quelques années après beaucoup plus discrètement par d'autres mots plus douloureux: amiante, lésions, dioxines, lixiviats, intoxications, contaminations, empoisonnements, pollutions irréversibles,...
Seveso, Minamata, Tchernobyl, Bhopal, la liste des villes-martyres s'allonge. Tout près d'ici, à nos portes, des sites connaissent le prix fort à payer pour une certaine forme de développement oublieux de la terre et des hommes: le site de Salsigne dans l'Aude, déserté par ses responsables, potentiellement le site industriel le plus pollué de France avec Noyelles-Godault; la vallée du Thoré, une des rivières les plus polluées d'Europe, tout-à-l'égout pendant des décennies pour produits chimiques et métaux lourds; la Montagne Noire, avec ses pics de radioactivité rémanente, stigmates des essais nucléaires des années soixante ... C'est ainsi que meurent, que mourront des centaines de Francescou Bilhe, sans attendre les canicules.

Allez, Francescou s'en est allé au pays heureux où l'on peut encore boire aux sources sans s'empoisonner et se coucher par terre sans s'intoxiquer. La lutte continue. Avec son panier d'osier, il m'a aussi laissé ses dernières notes. J'aurai, j'espère, l'occasion de m'en servir. Sa prochaine chronique, il comptait l'intituler: "la der des ères c'est le désert".
Non, Francescou, la vie continue. Plus que jamais, il est impérieux aujourd'hui d'écouter autre chose que les cris de l'argent.
Les poètes par exemple qui ne meurent pas. Boris Vian: "Le monde est aux mains d'une théorie de crapules qui veulent faire de nous des travailleurs, et des travailleurs spécialisés encore. Refusons. Sachons tout."
Les artistes: "Quand un type abime la gueule de son voisin, on le fout en tole. Quand un type abime un paysage, on lui ouvre un compte en banque." (entendu dans le film Dupont- Lajoie-1974 )
Les philosophes: "lorsque que l'oeuvre de ces dernières décennies sera jugée, elle apparaitra une insulte à la Nature et à l'Homme. Insulte à la Nature parce qu'on aura massacré l'apparence de la France, et quand je dis que c'est une insulte à la nature, il faudrait dire plus: c'est un reniement de l'oeuvre accomplie au cours des siècles par les hommes qui ont aménagé la nature et composé des paysages uniques au monde. Et c'est une insulte à l'homme parce que cette conduite suppose une totale insensibilité." Bertrand de Jouvenel

Dernière nouvelle:
Le médecin à qui a été confié le soin de délivrer les documents indispensables à la mort de Francescou Bilhe (c'est un jeune qui vient de s'installer dans le pays, il a pas l'air comme tout le monde, il porte même une boucle à l'oreille) refuse le permis d'inhumer! Francescou, sans-papiers dans son propre pays! Cela promet de nouveaux rebondissements qui n'auraient pas déplu à l'ami Francescou !

[ haut de page ]