Projet de centre d'enfouissement de déchets ultimes
Une super décharge dans le Saint-Ponais ?
 

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Conte de Noël
Gerbas, décembre 2004

17 mai 2049: le dixième anniversaire de la loi-cadre sur la privatisation des eaux mondiales, plus connu sous le nom de Protocole de Disneyworld, est passé complètement inaperçu, juste quelques kiloctets dans les revues électroniques spécialisées et un court-métrage de 1,73 seconde aux actualités télévisées.
C'est que l'époque de l'accès pour tous à l'eau est bien révolue ! Aujourd'hui, nos enfants ont bien du mal à croire qu'il fut un temps - pas si lointain - où l'eau coulait librement hors des aqualines, où l'on se baignait dans les lacs à la belle saison, où il n'y avait pas de compteur d'eau de pluie dans les maisons individuelles, où le nombre de douches hebdomadaire n'était pas fixé par décret, où les redoutables brigades de surveillance aqueuse (B.A.S. ) ne débarquaient pas à l'improviste chez vous au moment où vous peigniez une aquarelle en cachette, où certains propriétaires lavaient même au jet leur voitures automobiles individuelles. Qui se souvient encore du premier sens du terme "puits", avant qu'il ne devienne un gros mot ? Il désignait en ce temps-là un forage au fond du jardin d'où l'on pouvait soi-même extraire de l'eau !
Si l'on nous avait dit que, quelques décennies plus tard, des navires spécialisés, escortés par des destroyers surarmés, remorqueraient les derniers morceaux de banquise des pôles pour les découper et les entreposer dans des coffres-forts frigorifiques géants ! Ou qu'on serait passible d'une amende pour marcher la bouche ouverte sous la pluie ! Certains, parmi les plus anciens en Haute-Septimanie, se souviennent encore d'une ressource en eau si abondante au début du siècle qu'il y avait même eu le projet délirant dde cette entreprise qui voulait stocker des milliers de tonnes de déchets au-dessus de la nappe aquifère du côté de 5-Pons. Cela avait donné lieu à une belle lutte qui s'était soldée par l'abandon pur et simple du projet, la société s'étant entretemps reconvertie dans le recyclage d'élus mis en examen en livreurs de pizzas, pour finalement être achetée à l'euro symbolique par une entreprise de dératisation.

Tout ceci est désormais de l'histoire ancienne : on sait désormais que les déchets ménagers, en constante augmentation (près de 800 grammes par habitant et par heure), sont stockés temporairement dans des couches géologiques à grande profondeur en même temps que les livreurs de pizzas atteints par la limite d'âge et les déchets radioactifs des centrales nucléaires encore en activité, du moins celles qui ne sont pas trop fissurées. Partant du fameux principe de pollution dit UPP-UPM ("un peu plus, un peu moins..."), les ingéniocrates ont imaginé de mettre dans le même trou les résidus domestiques et radioactifs. C'est le bon sens même: la chaleur résiduelle des uns et des autres se combine pour donner naissance à des blocs ( les "croutats" en jargon ingéniocrate) de matière fissile, plus ou moins vitrifiée, totalement radioactive, absolument inutilisable, mais pas plus dangereuse que si les éléments étaient stockés séparément.
D'ailleurs, un ambitieux projet d'une équipe corso-maltaise est en cours pour envoyer directement, via un"cradoduc", les ordures des ménages directement dans le noyau terrestre central. Le seul problème consiste à équiper ledit tuyau d'un clapet anti-retour assez résistant pour supporter des décennies d'utilisation et les hautes températures. Et les scooters des livreurs. Et faire passer discrètement les milliers de candidats à l'exil quotidiens en leur laissant croire qu'au bout du tunnel, ils seront accueillis à bras ouverts.

Pour les quelques nostalgiques de l'ancienne époque, rappelons que la privatisation des ressources naturelles ne date pas de la fin de la guerre mondiale tome III, dite Axedumal.
Dès le milieu du siècle 18 , les mines, les richesses du sous-sol passèrent progressivement aux mains de compagnies d'extraction, puis de sociétés financières. Le début du vingtième siècle a vu l'accaparement par des consortiums créés à cet effet des gisements pétrolifères de toute la planète, prêts à mener des guerres internationales contre les populations civiles pour garder la main-mise sur les champs pétrolifères (guerres d'Afghaniland, Iraquiland, conflits d'Alaskastan et d'Antarctikstan, ...) Le début du siècle 21, on l'a rappelé, est marqué par la privatisation complète de la ressource en eau. L'accès aux rivières et cours d'eaux est interdit, l'accès à la mer dûment règlementé et réservé aux porteurs de cartes d'identité aquatique infalsifiables et hydrofuges. La difficulté, pour les trois multinationales qui se partagent le marché de l'eau (Gloops international, WaterCloset et Haut-Déviant) est à la fois de maintenir l'humanité dans un état de pénurie d'eau chronique pour éviter de faire tomber les cours et dans le même temps de fournir l'eau à un prix suffisamment bas pour permettre son achat par le plus grand nombre. Rappelons qu'un consommateur d'eau régulier qui ne peut y accéder meurt dans les trente-six heures et c'est un client de plus non fidélisé.

Restait la dernière étape : la maitrise globale de la ressource en air. Or, un pas décisif vient d'être franchi par la société Perhaps Ingenieries West Union Corporation Sanitized Connecticut New Gold Citizen Abbey RoadBroadcasting Freddy II ComeBack Business Bloomsburry's Magooying Carlyle Limited Tara Bust Securate Mac Anish Clearstream Jr Furnitures Jingle Bells Warner Priscilla Samantha Allelujah Foxie Bravo Charlie Anaconda Inco & Rent Brothers and Co. Cette société américaine délocalisée à Sainte Eulalie de Cernon (Aveyron) a mis au point un système global intégré de livraison sur le monde entier d'air propre, garanti stérilisé et dépollué en n'importe quel point du globe dans l'heure qui suit l'appel du client. Leur slogan: "on manque pas d'air". Leur logo: un air détaché sur rond d'eau.
Le principe est simple : les concepteurs sont partis du fait que l'air que respirent les terriens était de plus en plus inapte à la fonction vitale qu'il avait au départ - trop pollué, trop chargé en produits chimiques, pesticides, polluants, fumées, irritant des bronches, vecteur d'allergies, de maladies transmissibles par l'air, pas assez riche en ions négatifs, trop chaud ou trop froid, bref, un mélange de gaz de plus en plus inapte à la vie. Les ingénieurs ont donc conçu dans leurs installations ultra-modernes au large du Spitzberg un vaste programme d'aspiration, de dépollution et de traitement de l'air avec des unités entièrement automatisées, robotisées et non-syndiquées. Cet air est ensuite comprimé et conditionné en cuves de plusieurs formats selon les besoins de leurs clients, de la bonbonne portative pour ascension de l'Everest ou soirée toxico branchée à la réserve de plusieurs dizaines de milliers de litres pour des VIP, stars de la chanson, élus, footballeurs de haut niveau, etc... en passant par des familles aisées de la classe moyenne.
Il suffit d'être équipé de cuves un peu analogues au gaz naturel qu'on stockait il n'y a pas si longtemps près des maisons. Les appartements soigneusement calfeutrées ACH(Aut Coéficient d'Hisolation) sont pourvus d'un sas de décontamination de l'air extérieur, des vêtements et des poumons. Des vannes dans toutes les pièces permettent de réguler le débit d'air et sa température ainsi que ses arômes d'ambiance. On nous annonce pas moins de 42 fragrances différentes et hypoallergènes, dont deux aphrodisiaques, trois anxiolytiques et un euphorisant.
L'attention est attirée sur le fait que les enfants non-identifiés ne doivent pas avoir accès au panneau de régulation : on rapporte déjà le cas d'un enfant de trois ans qui, s'étant introduit dans le conduit principal, y est mort et dont l'odeur tenace de décomposition a imprégné la maison durant de longues semaines. Et ces deux ados qui avaient fait inhaler à leur famille un mélange de crack et de crottes de bique. Mais heureusement, ces incidents sont marginaux et toute nouvelle technologie doit faire ses preuves.
En option, une buse peut alimenter en air propre la voiture de la famille. Gageons que dans quelques mois, tous les véhicules neufs devront obligatoirement être équipés d'air dépollué. Il est certain que ces progrès ont un coût. Le traitement de l'air, les dividendes des actionnaires, les expérimentations en laboratoire, les retours sur investissement, la mise en oeuvre complexe, le train de vie du conseil d'administration, l'abonnement mensuel font que l'air propre n'est pas encore à la portée de toutes les bourses.
Mais après tout, rien n'empêche les pauvres de respirer à leur guise et plusieurs fois par minute l'air du dehors. On ne peut pas mettre un gendarme derrière chaque citoyen. A chacun de se responsabiliser. D'ailleurs, une directive de la Nouw Communyté Europélargie (67 membres) vient en effet de confirmer le caractère facultatif de l'achat d'air. Ouf, on respire.

En attendant le triomphe définitif du progrès sur les forces passéistes, relisons sur microfiches et en souriant les vieilles gazettes de l'ancien temps où l'on relate les luttes d'anciens combattants pour protéger le milieu naturel des atteintes d'une bande de gougnafiers. C'était la préhistoire, n'est-ce pas ? A moins que... à moins que ce ne soit pas tout à fait un récit d'antisitation...

GERBAS

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